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Contes et légendes

Jan de l’ors / Jean de l’ours

Il était une fois une femme qui ramassait de la fougère pour la litière de ses vaches. Alors qu’elle était en train de nouer le vieux drap dans lequel elle avait mis sa récolte, elle entendit un craquement de branches. Un ours sortit du bois, l’attrapa et l’emmena.
La femme avait très peur, elle croyait que l’ours voulait la manger. Bien au contraire, il ne lui fit aucun mal.
Cependant, elle perdit connaissance.
Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans une grotte et l’ours la lèchait. Même si l’ours ne lui faisait rien, elle était bel et bien enfermée. Une grande roche de cent quintaux fermait l’entrée de la grotte et l’empêchait de sortir.
Cette bête ne lui voulait aucun mal : chaque jour l’ours partait chercher de quoi manger et rapportait tout ce qu’il trouvait : miel, viande, noisettes, myrtilles, mûres, de tout…
La femme s’habitua, par force. Il fallait bien qu’elle s’habitue à cette vie. Que faire ? Si bien qu’un jour elle sentit qu’elle était enceinte et qu’elle allait être maman. Alors, elle eut peur. Elle pensait :  » comment sera cet enfant, à qui va-t-il ressembler ? Sera-t-il un monstre ? « . De toute façon, elle devait attendre le moment d’accoucher ; elle laissa passer le temps.
Et un jour l’enfant naquit ; c’était un garçon. Il était très joli, bien fait ; ce n’était pas un monstre, il avait juste une touffe de poils sur le ventre, comme ceux de son père.
Elle l’appela Jan parce que son père à elle s’appelait Jan. Les jours passaient et Jan grandissait dans cette grotte. L’ours s’en allait tous les jours, comme d’habitude il refermait la porte de la grotte avec la grosse pierre de cent quintaux et il partait chercher à manger.
Un jour qu’il venait de partir, un rayon de soleil passa sous la pierre. Jan de l’Ors appela sa mère et lui demanda :
– Maman, viens voir, quelle est cette chose si jolie ?
– Ceci, mon fils, tu ne le verras jamais et moi je ne le reverrai plus, ceci est la plus belle chose au monde, ça s’appelle le soleil.
– Mais oui ! maman on le reverra, quand je serai assez fort pour pousser la pierre, tu verras on sortira d’ici !
– Je ne sais pas si on pourra ; je ne sais pas si tu réussiras, mon fils.
Le temps passait, l’enfant grandissait, il avait presque la force de son père ; il était fort comme un ours. Un jour, alors qu’il tentait avec l’épaule de déplacer la pierre, Jan de l’Ors appela sa mère :
– Viens voir, maman, je crois que je la fais bouger !
C’était bien vrai, elle basculait un peu. La femme était contente et le temps passa encore.
Un jour que l’ours, son père était parti, Jan de l’Ors dit :
– Tu vas voir, maman, aujourd’hui je sens que je vais faire rouler la pierre et que nous sortirons.
– Si le Bon Dieu pouvait t’entendre !
Alors, aussitôt, d’un coup d’épaule il fit rouler la grande pierre de cent quintaux. Libres, enfin, ils s’échappèrent vers le village où était née la femme.
Mais l’ours entendit rouler la pierre dans la forêt, et à grandes enjambées il revint à la grotte. Quand il s’aperçut qu’ils s ‘étaient échappés, il leur courut aux trousses comme un fou. La femme était épuisée. Jan de l’Ors la chargea sur ses épaules et il repartit à toute vitesse. Ils arrivèrent au village.
Là, il y avait bien longtemps qu’on la croyait morte. Son père et sa mère étaient morts de chagrin. Quand les villageois la virent arriver, ils lui dirent :
– Où étais-tu donc passée depuis si longtemps ?
Elle leur raconta son histoire mais personne ne voulut la croire. Ils pensaient qu’elle avait eu un petit avec … qu’elle était partie… et que …. Personne ne voulut croire que c’était l’ours qui lui avait fait cet enfant. Ils ne l’acceptèrent pas , ils ne l’aimèrent pas, l’enfant non plus.

Elle le mit à l’école mais il était si fort qu’en s’amusant, il faisait mal aux autres élèves. En les comptant, en les touchant avec son doigt, il les faisait tomber. Et tous pleuraient :
– Jan m’a fait mal !
– Jan est méchant !
Et Jan par ici et Jan par là, sa mère n’en pouvait plus, elle en avait assez de toutes ces plaintes. Et pour finir, un jour, le maître d’école lui annonça qu’il ne pouvait plus le garder parce qu’il provoquait trop de problèmes.
Alors sa mère lui fit apprendre le métier de forgeron. Il était si fort qu’il coupait tout. Le forgeron qui l’aimait beaucoup, en était désolé. Bientôt Jan de l’Ors fut degoûté de cette situation et il dit à sa mère :
– Ecoute-moi, je m’en vais d’ici, je vais aller par le Monde, essayer de gagner ma vie ailleurs. Quand j’aurai fait fortune, je reviendrai.
Sa mère lui répondit :
– Pauvre petit, je ne sais pas moi… Peut-être qu’il vaut mieux que tu t’en ailles parce qu’ici tu ne peux rien faire.
Il revint voir le forgeron. Il y avait là, posé dans un coin de la forge, un essieu de charrette de neuf quintaux. Il demanda au forgeron de lui faire une canne. Le forgeron refusa, c’était trop dur. Alors Jan de l’Ors prit l’essieu, il en plia une extrémité sur ses genoux pour s’en faire une jolie canne et il partit par le Monde en la faisant tournoyer au bout des doigts.
Il marchait ainsi, en chemin il rencontra un géant qui jouait à la marelle avec une roue de moulin ; il lui dit :
– Tu es très fort, comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Arròda de Molin, et toi comment t’appelles-tu ?
– Moi, je m’appelle Jan de l’ors, parce que mon père est un ours.
Arròda de Molin était impressionné par la canne de neuf quintaux. Jan de l’Ors lui dit :
– Veux-tu venir avec moi à travers le Monde ? Nous ferons de belles choses !
– Avec plaisir, répondit Arròda de Molin, et ils s’en allèrent tous deux.
Plus loin, ils rencontrèrent un autre géant qui était en train de faire une route à coups de pied. Celui-là aussi était différent des autres. Il était plus fort que les autres. Il était si fort qu’il brisait les rochers tout menu avec ses pieds et il s’en servait pour empierrer les chemins. Arròda de Molin et Jan de l’Ors lui demandèrent :
– Tu es très fort, comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Trenca Montanha, et vous comment vous appelez-vous ?
– Moi, je m’appelle Jan de l’ors, parce que mon père est un ours.
– Et moi, je m’appelle Arròda de Molin, parce que je joue à la marelle avec une roue de moulin.
Trenca Montanha était à son tour impressionné par la canne de neuf quintaux. Jan de l’Ors lui dit :
– Veux-tu venir avec nous à travers le Monde ? Nous ferons de belles choses !
– Avec plaisir, répondit Trenca Montanha, et ils s’en allèrent tous trois.
Un peu plus loin, ils virent un géant allongé dans un champ, il écoutait des bruits. Ils lui demandèrent :
– Tu es très fort, comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Aurelha Fina, j’écoute le blé germer.
Les autres croyaient qu’il se moquait d’eux.
– Je vous dis la vérité, leur dit-il, j’ai l’oreille si fine que je peux entendre ce que les autres n’entendent pas. Personne ne veut plus de moi parce que j’entends ce que je ne devrais pas entendre et on me chasse de partout. Et vous comment vous appelez-vous ?
– Moi, je m’appelle Jan de l’ors, parce que mon père est un ours.
– Moi, je m’appelle Arròda de Molin, parce que je joue à la marelle avec une roue de moulin.
– Et moi je m’appelle Trenca Montanha parce que je fais des chemins en écrasant des pierres avec mes pieds.
Aurelha Fina était à son tour impressionné par la canne de neuf quintaux. Jan de l’Ors lui dit :
– Veux-tu venir avec nous à travers le Monde ? Nous ferons de belles choses !
– Avec plaisir, répondit Aurelha Fina, et ils s’en allèrent tous quatre.
Chemin faisant, ils rencontrèrent un autre homme ; ce n’était pas un géant : il était mal bâti, bossu, tout de travers.
Ils se dirent :
– Hum, celui-là ne sera pas un bon compagnon pour nous !
Arrivés près de lui, ils virent écrit sur son béret :  » j »en ai tué trois d’un coup « . En réalité il avait tué trois mouches et il avait écrit cela pour se donner de l’importance.
– Tu es très fort, comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Tonhut parce que je suis bossu.
– Eh bien, dirent les autres impressionnés, viens avec nous, et ils partirent tous les cinq : Jan de l’Ors, Arròda de Molin, Trenca Montanha, Aurelha Fina et Tonhut.
Cependant, au bout d’un moment, ils se dirent :
– Il faut savoir qui sera le chef.
– Ce sera le plus fort !
– Si on se mesure au bras de fer, les derniers seront avantagés parce que les premiers seront fatigués. Il vaut mieux jeter la canne ; celui qui la jettera le plus loin sera le chef.
Jan de l’Ors commença. Il fit tournoyer la canne et la jeta très loin. Arròda de Molin, lui, ne la jeta pas aussi loin que Jan de l’ors. Trenca Montanha posa la canne par terre et d’un coup de pied la fit voler, mais pas aussi loin que Arròda de Molin. Aurelha Fina, lui, dit :
– Je n’essaie même pas, je ne peux pas la lever !
Tonhut non plus ne pouvait pas la lever. Mais c’était un malin, un coquin. Il cria aux gens qui se promenaient de l’autre côté du gave :
– Poussez-vous, gens de l’autre côté du gave !
– Que veux-tu faire ? lui demanda Jan de l’Ors.
– Eh bien ! Je leur demande de se pousser pour ne pas être tués par la canne.
– Laisse la canne ici, si tu la jettes là-bas, on ne pourra pas aller la récupérer.
En réalité, Tonhut n’aurait pas pu la soulever de terre, c’était une ruse. Les autres lui dirent :
– Si tu peux la jeter là-bas, cela veut dire que tu es le plus fort.
C’est ainsi qu’il devint le chef. Ils repartirent tous les cinq.
Ils cheminèrent un long moment. Ils arrivèrent en vue d’un château. Aurelha Fina ne voulait pas rentrer, il entendait…beaucoup de choses. Jan de l’Ors qui n’avait peur de rien dit :
– Nous allons rentrer quand même ! Nous allons voir ce qui passe là-dedans.
Ils entrèrent. La table était dressée, une assiette pour chacun ; ils se mirent à manger. Repus, ils montèrent à l’étage. Il y avait un lit pour chacun.
– Eh bien, dirent-ils, ça ne va pas si mal !
Ils se couchèrent. Dans la nuit Aurelha Fina vint dans le lit de Jan de l’Ors parce qu’il était mort de peur.
– J’ai peur, il s’en passe des choses ici !
– Oh, tu n’es qu’un peureux !
Il le poussa au fond du lit.
Le lendemain matin, ils se levèrent. Devant le château, il y avait quatre chevaux. Avant de partir à la chasse il fallut désigner celui qui resterait pour préparer la soupe. Aurelha Fina refusa de rester, il avait peur. Ils laissèrent donc Arròda de Molin. Il était convenu qu’à midi il devait sonner la cloche pour appeler à la soupe.
Arròda de Molin était en train de faire cuire la garbure dans la cheminée, quand il entendit, derrière lui, une voix qui demandait :
– Monsieur, est-ce-que je peux me réchauffer, je suis morte de froid !
– Bien sûr, lui répondit-il sans se retourner trop occupé à surveiller la soupe. A cet instant, il reçut un terrible coup derrière la tête. Il s’évanouit.
A midi, la cloche ne sonna pas. Les autres, inquiets, revinrent. Ils trouvèrent Arròda de Molin allongé par terre en train de retrouver ses esprits. Il n’avait rien vu, il n’avait entendu qu’une voix.
Le lendemain, Trenca Montanha resta. Il était convenu qu’à midi il devait sonner la cloche pour appeler à la soupe.
Trenca Montanha était en train de faire cuire la garbure dans la cheminée, quand il entendit, derrière lui, une voix qui demandait :
– Monsieur, est-ce-que je peux me réchauffer, je suis morte de froid !
– Bien sûr, lui répondit-il sans se retourner trop occupé à surveiller la soupe. A cet instant, il reçut un terrible coup derrière la tête. Il s’évanouit.
A midi, la cloche ne sonna pas non plus. Les autres, inquiets, revinrent. Ils trouvèrent Trenca Montanha allongé par terre en train de retrouver ses esprits. Il n’avait rien vu, il n’avait entendu qu’une voix.
Enfin, Jan de l’Ors dit :
– Je vais rester, moi, pour voir ce qui se passe.
Les autres à la chasse, Jan de l’Ors était en train de faire cuire la garbure dans la cheminée, quand il entendit, derrière lui, une voix qui demandait :
– Monsieur, est-ce-que je peux me réchauffer, je suis morte de froid !
Il se retourna : c’était une espèce de sorcière !
– Si tu as froid, approche-toi, lui dit-il.
Alors, quand la sorcière s’accroupit, il lui donna un coup de canne de neuf quintaux et il l’envoya s’écraser la figure dans le feu. Puis il la prit par le cou et il alla la pendre à un crochet de boucher. Il sonna la cloche. Les autres se dirent :  » Celui-là, oui, il sonne la cloche « . Ils arrivèrent et Jan de l’Ors leur raconta ce qui s’était passé.
– Venez voir !
Il les amena jusqu’au crochet, la sorcière avait disparu ! Mais elle avait perdu du sang et ils suivirent les traces. Le sang s’arrêtait devant un grande pierre plate, ils frappèrent dessus, elle sonnait creux ; ils la soulevèrent et découvrirent un puits.
– Elle ne peut être que là-dessous, il faut y aller, dirent-ils.
C’était toujours pareil, il fallait y aller. Mais qui ?
– Eh bien, j’y vais, dit Arròda de Molin qui n’avait pas peur.
Ils le descendirent avec une corde, une grosse corde et il cria :
– Corde ! corde ! corde !
Mais quand il arriva à la moitié du puits, il faisait de plus en plus sombre, il eut peur et il cria :
– Remontez-moi, remontez-moi !
Trenca Montanha, à son tour voulut essayer. Ils le descendirent avec une corde, une grosse corde et il cria :
– Corde ! corde ! corde !
Mais quand il arriva au fond du puits, il faisait de plus en plus sombre, il eut peur et il cria :
– Remontez-moi, remontez-moi !
Tonhut, le chef, demanda à Aurelha Fina, mais il n’en était pas question ! Et ce n’était pas au chef d’y aller.
– Bon, dit Jan de l’Ors, je vais y aller, moi.
Il mit sa canne au creux de son bras et il descendit.
– Corde ! corde ! corde !
Lui, il arriva au fond et il regarda ce qu’il y avait en bas. Il y avait quatre portes dans la muraille, comme des portes de prison. D’un coup de canne, il défonça la première ; derrière, il trouva une jolie demoiselle prisonnière et un sac d’or.
– Mon Dieu, dit-elle, je croyais mourir ici, je n’aurais jamais cru que quelqu’un viendrait me délivrer !
– Eh bien, dit Jan de l’Ors, je vais te sortir d’ici.
Il l’amena au pied du puits, il l’attacha à la corde et il demanda aux autres de la tirer jusqu’en haut. Quand elle fut sortie, Tonhut dit en la voyant :
– Celle-là est à moi !
Jan de l’Ors, au fond continuait son exploration. Il enfonça une autre porte d’un coup de canne. Derrière, il trouva une jolie demoiselle prisonnière et un gros sac d’or.
– Mon Dieu, dit-elle, je croyais mourir ici, je n’aurais jamais cru que quelqu’un viendrait me délivrer !
– Eh bien, dit Jan de l’Ors, je vais te sortir d’ici.
Il l’amena au pied du puits, il l’attacha à la corde et il demanda aux autres de la tirer jusqu’en haut. Quand elle fut sortie, Tonhut, laissant la première demoiselle, dit en la voyant :
– Celle-là est à moi !
Et ainsi montèrent quatre jeunes filles de plus en plus jolies et chaque fois, Tonhut prenait la plus belle.
Jan de l’Ors, au fond, attachait les sacs d’or qui étaient de plus en plus gros. Tonhut, en haut du puits, faisait toujours la même chose : il laissait le premier sac parce que celui qui arrivait après était plus gros et finalement il garda le plus gros de tous. A la fin, il appela Jan de l’Ors :
– Il n’y en a plus ?
– Non, il n’y en a plus. Maintenant, remontez-moi !
Alors Tonhut dit aux autres :
– Vous avez bien entendu ? Il n’y a que quatre sacs, il n’y a que quatre jeunes filles et nous sommes cinq. Quand il remontera, il voudra pour lui un sac d’or et une jeune fille et il faudra que l’un de nous s’en passe. Il vaut mieux le laisser au fond.
Il jeta la corde dans le puits ; ils l’enfermèrent avec la grande pierre plate et ils s’enfuirent.
Arròda de Molin, Trenca Montanha et Aurelha Fina n’étaient pas très fiers mais Tonhut lui, était une canaille.
Ils s’échappèrent et le laissèrent au fond du puits.
Le pauvre Jan de l’Ors vit le puits se refermer. Il était seul au fond. Que faire ? A force de tourner, à force de chercher, il trouva la vieille sorcière qui se cachait dans un coin. Il l’attrapa.
– Ah ! toi, il faut que tu me sortes d’ici, lui cria-t-il, sinon je t’étrangle.
– Oui, je t’en sortirai, je t’en sortirai, lui promit-elle.
Elle appela un grand oiseau, un aigle blanc qui vivait là et elle dit à Jan de l’Ors :
– Tu n’as qu’à monter sur l’oiseau et quand il te demandera de la viande, tu lui en donneras et il te montera.
Elle lui donna un veau. Et ce fut ainsi.
L’oiseau volait et Jan de l’Ors était dessus :  » Carn ! carn ! criait l’aigle, carn « . Chaque fois qu’il criait, Jan de l’Ors lui coupait un morceau de veau et le lui donnait.  » Carn ! carn ! « … et ils montaient, ils montaient… Ils étaient presque arrivés au bord du puits quand il n’y eut plus de morceau de viande, alors l’aigle descendit tout au fond.
 » Ah ! ça ne va pas se passer comme ça « , pensa Jan de l’Ors.
Il chercha à nouveau la sorcière, et la trouva enfin, recroquevillée dans un autre coin.
– Maintenant, c’est assez !  lui cria-t-il.
Il la prit sous son bras et chaque fois que l’aigle criait  » carn « , il lui donnait un morceau de sorcière dans le bec. Elle était très dure, cette sorcière, comme un corbeau et l’aigle avait du mal à la mastiquer. A force, quand il eut fini de manger la sorcière, ils arrivèrent en haut. D’un coup de poing, Jan de l’Ors fit sauter la grande pierre plate et il sortit.
Aurelha Fina avait tout entendu :
– Il arrive, attention, il arrive, il va tous nous tuer !
Les autres n’avaient rien entendu.
– Oh ! penses-tu, peureux ! Il est au fond et il va y mourir ! dit Tonhut.
Mais Jan de l’Ors parvint à les rattraper. Il n’était pas content, pas content du tout ! Il demanda :
– Qui a eu l’idée de me laisser au fond du puits ?
Arròda de Molin, Trenca Montanha et Aurelha Fina ensemble répondirent :
– Tonhut !
Alors, d’un coup de canne, Jan de l’Ors décapita Tonhut et comme celui-ci avait choisi la plus jolie demoiselle et le plus gros sac d’or, ce fut sa part.
Il revint à la maison et sa mère fut heureuse.
– Vois-tu, maman, dit-il, je t’avais promis de revenir. Fortune faite et avec une femme, me voici. Maintenant, nous pouvons vivre heureux.
E cric e cric, mon conte qu’ei finit
E cric e crac, mon conte qu’ei acabat

La nueit que’s minja lo dia / La nuit dévore le jour

Il était une fois, à une époque très ancienne, une époque où les hommes vivaient dans des cabanes de branches et de peau, où les hommes faisaient chanter la montagne en festoyant dans ses grottes, à l’entrée des cavernes…Il y en avait deux, cachés derrière un buisson, face à la montagne, un bâton à la main, attendant qu’une bête sauvage passe. Tout à coup, l’un dit à l’autre :
— Eh !
— Qu’y a-t-il ?lui répondit-il.
— As-tu vu la neige sur la montagne ?
— Oui, je l’ai vue.

— Eh !
Qu’y a-t-il
As-tu vu le soleil ?
— Oui, et alors ?
— Il n’ose plus monter au beau milieu du ciel, on dirait qu’il est effrayé !
— Ah, tu crois ?

— Eh !
— Qu’y a-t-il ?
— As-tu vu la nuit ?
— Oui, et alors ?
— Elle devient de plus en plus longue et obscure !
— Ah !

— Eh !
— Qu’y a-t-il   ?
— As-tu vu le jour ?
— Oui, et alors ?
— Il raccourcit de plus en plus !
— Ah ! !

— Eh !
— Qu’y a-t-il ?
— On dirait que la nuit dévore le jour !
— Ah !!

— Eh !
— Qu’y a-t-il   ?
— Et si elle dévore le jour entièrement ?
— Eh bien alors nous mourrons !
— Et que faut-il faire ?

Là, à mon avis, il faut aller voir le sorcier.

Ils allèrent voir le sorcier en courant. Bien sûr, lui savait ! Il habitait une grotte un peu à l’écart du village. Ils y arrivèrent ; il régnait là un mélange d’odeurs de corne brûlée et d’onguents sucrés. Un peu effrayés, ils osèrent demander :
—Eh, sorcier !
— Qui y a-t-il ? leur répondit-il d’une voix terrifiante.
— La nuit devient de plus en plus longue!
— Je sais !
— Et le jour  de plus en plus court!
— Et alors ?
— On dirait que la nuit dévore le jour !
Sans sortir de sa grotte, le sorcier dit :
—Ce n’est que le début d’une mauvaise période, la période du froid, de l’obscurité, des bêtes sauvages affamées et de la peur.
— Et que faut-il faire ? lui demandèrent les chasseurs.
— Il faut festoyer dans la montagne. Il faut aller chanter et danser à l’entrée de notre grotte autour d’un grand feu, surtout sans le quitter des yeux, jusqu’à ce que la lune soit ronde.
Les deux chasseurs allèrent voir tous les hommes du village pour leur raconter leur histoire. Ils dansèrent et chantèrent autour du feu pendant des nuits et des jours et des jours et des nuits, surtout sans le quitter des yeux, et peu à peu nuit après nuit la lune devint ronde. Mais la nuit affamée continuait son repas et le soleil, maintenant, n’osait même pas passer au-dessus de la montagne. Alors, ils retournèrent voir le sorcier. En arrivant, ils reconnurent ce mélange d’odeurs de corne brûlée et d’onguents sucrés, la grotte en était tout enfumée. Ils se mirent à demander :
— Eh, sorcier !
— Qu’y a-t-il   ? leur répondit-il d’une voix terrifiante.
— Nous avons chanté, nous avons dansé jusqu’à ce que la lune soit ronde mais la nuit devient de plus en plus longue.
Le sorcier demanda :
— Est-il  parti ?
— Qui devait partir ? lui demandèrent les chasseurs.
— Eh bien, notre cousin, l’homme sauvage de la montagne, « lo pelut * » qui sait marcher sur les jambes de derrière, qui sait ramasser les myrtilles comme on cueille une fleur, qui sait trouver le miel et les sources fraîches et qui s’en va quand il faut partir, répondit-il en colère.
— Oui, broish*, l’ours a disparu, lui dirent les chasseurs, effrayés.
Le sorcier gagna le fond de la grotte et revint avec la peau de l’ours tué l’été passé. Il avait gardé la tête attachée à la peau. Il mit la tête de la bête sur la sienne puis il s’enroula dans la peau de l’ours et dit :

Pour faire revenir le beau temps, il faut faire revenir l’ours car il porte le printemps sur son dos. Il l’emporte quand il s’en va mais quand il revient, le soleil fait pleurer la montagne.
Venez, vêtus ainsi, dans la bouche de la montagne nous allons danser et chanter autour du grand feu, surtout sans le quitter des yeux. Nous allons lui faire croire qu’il y en a un qui est sorti. Ainsi l’ours va revenir et le printemps avec lui.

Et ils chantèrent et dansèrent des nuits et des jours et des jours et des nuits autour du feu, et surtout sans le quitter les yeux, dans la montagne. Cela dura une lune entière…
Puis un jour, celui qui regardait toujours l’horizon cria :
—Je l’ai vu ! je l’ai vu ! Tout chargé de printemps ! Le vent du sud se lève !
C’était vrai,  » Lo Mossur « * était revenu avec  » la balaguèra «   qui, aussitôt, fit pleurer la montagne ; comme  » un lop de la neu*  » elle chassa la neige jusqu’au sommet. Puis, jour après jour, le soleil se leva plus tôt, s’en alla un peu plus tard et, enhardi parce qu’il n’était plus tout seul, il se mit à monter un peu plus haut dans le ciel . Les arbres, réveillés, commencèrent à se vêtir de vert, puis de fleurs de toutes les couleurs et enfin de fruits sucrés. Les bêtes, petites et grandes, osèrent alors parcourir les forêts et les prairies. Pour les hommes, le beau temps était revenu, le temps de la lumière et de la chaleur, le moment de partir à la chasse parce qu’ils en avaient besoin et justement… regarde…
Il y en a deux, cachés derrière un buisson face à la montagne, un bâton à la main attendant qu’une bête sauvage passe. Tout à coup… écoute… l’un dit à l’autre :
— Eh !
— Qu’y a-t-il ?lui répondit-il.
— As-tu vu la neige sur la montagne ?
— Oui, je l’ai vue.

— Eh !
Qu’y a-t-il
As-tu vu le soleil ?

— Oui, et alors ?
— Il n’ose plus monter au beau milieu du ciel, on dirait qu’il est effrayé !
— Ah, tu crois ?

— Eh !
— Qu’y a-t-il ?
— As-tu vu la nuit ?
— Oui, et alors ?
— Elle devient de plus en plus longue et obscure !
— Ah !

Eh !
— Qu’y a-t-il   ?
— As-tu vu le jour ?
— Oui, et alors ?
— Il raccourcit de plus en plus !
— Ah ! !

— Eh !
— Qu’y a-t-il ?
— On dirait que la nuit dévore le jour !
— Ah !!

— Eh !
— Qu’y a-t-il   ?
— Et si elle dévore le jour entièrement ?
— Eh bien alors nous mourrons !
— Et que faut-il faire ?

Ah, là, à mon avis, il faut aller voir le sorcier.

Eh ! Sais-tu comment s’appelle cette fête où il faut s’habiller en son contraire, où il faut chanter et danser autour du grand feu, surtout sans le quitter des yeux, juste pour faire revenir le printemps ? De nos jours, les gens l’appellent Carnaval.

Et cric et crac le conte est terminé
Et crac et cric le conte est fini

* *lo pelut [lou pélutt] :  » le poilu « , nom donné a l’ours en Béarn
broish [broutch] : nom donné aux sorciers
*lo Mossur [lou moussu] :  » le monsieur  » nom donné a l’ours en Béarn
 » la balaguèra  » [la balaguèro] : nom donné au vend du sud
*lo lop de la neu [lou loupp dé la nèw] :  » le loup de la neige  » nom donné au vent du sud qui fait fondre rapidement la neige.

Lo minjachepics

Quand vient le soir, l’hiver, j’ai un grand travail : faire cuire les bûches. Je les dispose chacune bien à sa place dans la cheminée, et j’allume… Alors, alors seulement commence la cuisson… Oh ! bien sûr, il faut qu’elles brûlent… mais pas trop vite tranquillement… il faut surveiller, souffler, mouiller… En fait il faut s’asseoir devant l’âtre et attendre, attendre qu’elles soient cuites.C’était l’un de ces soirs, l’un de ces soirs d’hiver que l’on passe à faire cuire les bûches. J’étais tranquillement installé devant la cheminée, quand un bruit soudain monta de la rue, un bruit d’abord lointain mais qui se rapprochait. Je reconnus des chants tous différents… des chants pour chanter, des chants pour danser, des chants pour faire la fête, des chants qui, finalement, se rapprochaient jusqu’à venir frapper à ma porte.
J’allais ouvrir… Il y avait là une foule de gens déguisés… de très beaux, très élégants, mais aussi des laids, vraiment très laids… C’était Carnaval et je l’avais oublié, occupé que j’étais à faire cuire les bûches.
Vite, je courus à l’armoire de Mémé pour y prendre sa vieille robe bleue, celle avec les petites fleurs blanches, des bas, une perruque, un foulard… Pour les pantoufles, j’allai à l’armoire de Pépé.
J’étais jolie comme tout…
Alors commença la fête… d’abord dans les rues puis chez Antoinette, le café du village. Là, on a bu, chanté et mangé, encore et encore… Vers deux heures du matin, Antoinette nous demanda de bien vouloir partir, elle avait sommeil. Alors nous sommes sortis, il faisait froid et nous étions un peu perdus. Dans la nuit, tout était calme.
C’est en passant devant l’église, que l’un de nous eut l’idée d’aller sonner la cloche. La chose nous amusa beaucoup car dès que la cloche sonnait, les lumières des maisons s’allumaient… C’est la soif qui nous arrêta.
On alla chez Bertrand, il avait toujours du bon vin. Sous ses fenêtres, on chanta d’abord doucement, puis de plus en plus fort sans parvenir à le réveiller. Alors nous avons chanté qu’autrefois, Bertrand allait derrière l’église et que… là il ouvrit… et nous en sortîmes à quatre heures du matin.
Un peu plus tard, on se retrouva sous les fenêtres de Gaston, il avait tué le cochon. On chanta d’abord doucement, puis de plus en plus fort sans parvenir à le réveiller. Alors nous avons chanté qu’autrefois, dans le champ de Gaston, la borne n’était pas à l’endroit où elle se trouve aujourd’hui et que… là il ouvrit… et nous en sortîmes à six heures après avoir goûté les miques, les chichons, les saucisses …
Le froid mordait toujours, le soleil ne voulait pas se lever, c’était l’hiver. On décida d’aller chez Denise pour manger des crêpes… Sous ses fenêtres, on chanta d’abord doucement puis de plus en plus fort sans parvenir à la réveiller. Alors nous avons chanté qu’autrefois, Denise allait derrière l’église et que… là elle ouvrit… et nous en sortîmes fatigués à sept heures pour rentrer à la maison.
Sur le coup de midi, nous nous sommes réveillés les uns après les autres. En ouvrant les volets, je vis des gens qui faisaient la tête :  » le mus « , mais  » un mus  » terrible. Peut-être avaient-ils mal dormi ? Je téléphonai à mes amis, ils me dirent que tout le village faisait le  » mus « .
Mais c’est de la faute à Carnaval ! S’il n’y avait pas eu Carnaval nous serions restés chez nous à faire cuire les bûches et heureusement que nous y étions pour le fêter sans quoi : pas de Carnaval et donc pas de printemps !
Nous décidâmes, alors, de fabriquer un bonhomme de papier. Nous l’appellerions Sent Pançard et, le mardi gras, nous le promènerions dans les rues du village avant de l’amener sur la place pour l’accuser de nos bêtises et le brûler !
Nous le fabriquâmes et arriva le Mardi Gras.
Sent Pançard posé au beau milieu de la place, le jugement put commencer. Il fut d’abord accusé de toutes les folies des jours passés… puis de tous les petits soucis de la vie quotidienne : la vache malade, la télévision en panne, le tonnerre trop fort, la neige trop froide, le soleil trop chaud… avant que n’arrivent les soucis plus importants : les disputes, le chagrin quand les gens s’en vont…
C’est alors que s’approcha la petite Léa. Le petit chat que lui avait donné son pépé était parti. Elle était triste et voulait que la faute en incombe à quelqu’un. Elle accusa Sent Pançard.
Soudain, le silence… Maria de Hauria, celle qui est vieille depuis toujours, avec le bleu profond de ses yeux et la neige de ses cheveux traversa la foule, sérieuse et fière, un petit papier à la main. Arrivée à côté de Sent Pançard, elle se retourna et dit :
 » – Ici dessus, j’ai écrit mon souci le plus secret et le plus pesant, le plus vieux aussi. Je ne veux pas le dire devant tout le monde mais je veux qu’il s’en aille avec le brasier de Carnaval !  » Et elle colla son souci sur le dos du pantin.
Puis, les uns après les autres, dans un grand silence, les gens du village allèrent coller leur souci de papier sur le dos de Sent Pançard. Il y en avait des rouges, des verts, des bleus, des violets, mais aussi des blancs et des noirs… Pauvre Sent Pançard, il était chargé de soucis de toutes les couleurs…
Le Sent Pançard fut condamné à être brûlé immédiatement sur la place du village… Les bûches furent empilées, Carnaval posé dessus… Et,  » haut « , le feu fut allumé… QUEL BRASIER !
Les flammes commencèrent à manger les souliers de Sent Pançard parce que Carnaval avait des souliers de papier, des souliers de papier pour danser  » léger « …
Puis elles montèrent pour manger le pantalon parce que Carnaval avait un pantalon de papier, un pantalon de papier pour danser  » léger « .
Puis la chemise parce que Carnaval avait une chemise de papier, une chemise de papier pour danser  » léger « …
Puis le tricot parce que Carnaval avait un tricot de papier, un tricot de papier pour danser  » léger « …
Et pour finir les soucis parce que Carnaval avait des soucis de papier pour danser  » léger « …
C’est alors que Jan s’écria :
 » – Regardez, les soucis s’en vont ! « 
Au-dessus du brasier, au beau milieu de la fumée, des petits bouts de papier rouges de feu s’éparpillaient, c’étaient les soucis qui montaient, montaient, montaient dans le ciel. Au bout d’un moment, le vent du sud se leva, sûrement grâce au printemps, délivré de la tanière de l’ours. Il amena les soucis.
Nous les suivîmes !… Nous les suivîmes en traversant les prés, les buissons, les bois et arrivâmes au gave.
Là, le vent du sud les déposa un à un, tout doucement, dans l’eau verte de neige.
 » – Où vont-ils ? Où vont-ils ?  » cria Sylvain.
Au bord du gave, il y avait un vieil homme que personne ne connaissait et qui regardait l’eau s’en aller. Il portait un pantalon bleu, une veste bleue, une casquette bleue avec une ancre dessus. En fait, il me rappelait quelqu’un, mais je ne savais pas qui. Il avait les yeux étranges, les yeux de quelqu’un qui a longtemps cherché… au fond de ses yeux, il y avait le bleu de l’océan… Il se leva, le doigt tendu vers la plaine et répondit :
 » – A l’embouchure, petit… Ils s’en vont à la bouche de l’océan qui mange le gave. Ils s’en vont au Boucau. Tu sais, petit, le gave dévale la montagne mais il finit par se calmer et se promène tranquillement entre les champs comme s’il devenait vieux… il finit par arriver dans la gueule de l’océan, cette gueule qui mange le gave. Là, il essaie de reculer mais ne peut pas… un gave ne recule jamais… et les soucis non plus. Alors, ils s’en vont loin, loin dans l’océan et là, vont descendre jusqu’au plus profond, l’un après l’autre, tout doucement.
– Alors, au fond de l’océan, se trouvent tous les soucis du monde ?  » lui demanda Sylvain.
 » – Non, lui répondit le vieil homme, parce qu’il y a le Minjachepics !
– Qui est-ce ?  » lui demanda-t-il
 » – Un poisson. Un poisson que personne n’a jamais vu. On ne sait pas s’il est grand ou petit, rouge, vert, bleu, violet, blanc ou noir mais il est au fond de l’océan et mange les soucis du monde. C’est pour cette raison que les gens oublient vite les leçons de la vie. « 
Le vieil homme abaissa son doigt. Au fond des yeux, il avait tous les soucis du monde. Avant de partir, il dit encore :
 » – Prenez garde à ne pas marcher sur les braises, peut-être s’y trouve-t-il encore des soucis. Si vous marchiez dessus, vous pourriez les coller à vos semelles et les ramener chez vous… De plus, ils pourraient être les soucis de quelqu’un d’autre… Le vent du sud ou le vent de l’océan viendront bientôt les chercher. « 
Le vieil homme partit comme Carnaval… Au village, personne ne l’a jamais revu, mais tous savent maintenant où partent les soucis, le dernier jour de Carnaval.
E cric e crac, lo Carnaval qu’ei cremat
E crac e cric, lo Carnaval qu’ei partit.